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CATALOGUE ANNOTÉ DES ŒUVRES DE L'EXPOSITION

Pierre Dessureault
Conservateur associé
Musée canadien de la photographie contemporaine



Catalogue d'objets trouvés 1976
30 épreuves argentiques
31,4 _ 45,8 cm chacune; dimensions hors-tout : 157 _ 325 cm
Musée canadien de la photographie contemporaine; acquis en 1977

Je photographiais d'ordinaire sur place des paysages en me concentrant sur la structure de chaque image : rapports entre les objets, ordre des lignes, espaces, valeur des teintes, etc. Voilà six ans, je me trouvais à l'angle de deux rues, devant un terrain vague, désireux de saisir en images divers déchets qui jonchaient les lieux. Mais j'ai plutôt emporté les objets chez moi et les ai photographiés sur un fond ordinaire. J'avais jusqu'alors éprouvé un certain malaise à manipuler consciemment le sujet.
George Legrady, "Photo Communiqué" 3:3 (1981), p. 24

Produit à la fin de ses études supérieures au San Francisco Art Institute, Catalogue d'objets trouvés signe la rupture avec une pratique photographique sociale et humaniste à laquelle Legrady se consacrait depuis sa sortie du College Loyola en 1970. Ses premiers travaux conjuguaient les influences de John Max et de Charles Gagnon, tous deux voués à une photographie qui explore pour l'un les méandres de l'âme humaine et pour l'autre, les formes du paysage urbain.

Catalogue d'objets trouvés s'attache à révéler le langage secret des objets selon les effets de déplacement et de contexte. Legrady délimite un lieu : un terrain vague devient un champ de fouille où, à la manière d'un archéologue, il recueille des rebuts qui constituent autant de traces de la société de consommation et de son système de valeurs. L'ordonnance de ces artéfacts sous forme de catalogue photographique succède à cette phase de récupération. Legrady dispose les objets recueillis sur des feuilles de papier d'ordinateur : ce champ visuel unifié sert de support à un jeu de juxtapositions et de répétitions révélateur de similitudes et de comparaisons. Le médium photographique fixe dans le temps ces arrangements et les relaie, créant une série de natures mortes alignées les unes à la suite des autres. Le fond uniformisé révèle déjà un intérêt marqué pour la standardisation que traînent dans leur sillage les média électroniques.


Série d'objets flottants 1980

12 épreuves argentiques
-B78115016, London, Ont. 1978
-B78060719, Don Mills, Ont. 1978
-B78060711, Don Mills, Ont. 1978
-8006012, London, Ont. 1980
-B7511166, San Francisco 1975
-B7806106, Calgary 1978
-79050831, London, Ont. 1979
-7803102, Montreal 1978
-76090936, Willowdale, Ont. 1976
-8006016, London, Ont. 1980
-78031728, Malton, Ont. 1978
-79050930, London, Ont. 1979
56 _ 82 cm chacune
Musée canadien de la photographie contemporaine
don de Katherine Legrady (1994)

La photographie se caractérise notamment par cela qu'elle saisit un moment dans le temps. Bien entendu, cette donnée impose au photographe d'établir une mesure de contrôle à l'égard de sa propre existence. Il arrête un temps qu'il dissèque, avec l'impression d'avoir capté ce moment-là. Le cliché fige un instant d'une expérience réelle, il est une preuve de présence. Mais c'est là une fausse représentation : retiré de son contexte, ce témoignage visuel est simple référence à un événement, limité à restituer une fraction de seconde de son déroulement. Il s'agit donc de fiction, comme est fiction le fonctionnement de l'histoire, elle-même créée après coup, à partir de bribes d'informations disparates compilées et interprétées selon un point de vue contemporain. La photographie fonctionne ainsi dans sa référence à la réalité, mais elle sous-tend une volonté et une motivation d'agir. L'individu donne forme à une signification. La photographie est à la fois expression d'une expérience et réaction, fondée sur les circonstances personnelles.
George Legrady, "Floating Objects", London Regional Art and Historical Museums, London (Ont.), livre d'artiste, 1981.

Série d'objets flottants reprend et prolonge l'idée d'archéologie visuelle d'un site par la photographie. Le début des prises de vues chevauche d'ailleurs la production du Catalogue d'objets trouvés. Les deux ensembles peuvent même être vus comme les versants systématique et poétique de cette problématique.

Dans le Catalogue d'objets trouvés, Legrady organisait minutieusement les objets afin de jouer des formes, des textures et des volumes pour créer une typologie. Série d'objets flottants constitue au contraire un théâtre d'objets où Legrady attribue l'un des premiers rôles au hasard. Le cadre opératoire est simple et la règle classique des trois unités, respectée. Le lieu : des chantiers de construction encombrés de matériaux de toutes sortes; lieux de tous les possibles, de toutes les interventions vouées à la construction. Le temps : la nuit dont les ténèbres oblitèrent les détails de la topographie, tendant un rideau noir en fond de scène. L'action : Legrady projette en l'air des matériaux hétéroclites qu'il saisit au vol d'un éclair de flash. Le tableau expressionniste qui résulte de cette intervention regorge d'objets qui défient les lois de la gravité, de contrastes exacerbés et de perspectives faussées par cet éclair qui déchire les ténèbres. Ce dispositif révèle la saisie photographique qui fige le temps et s'empare des objets pour créer des juxtapositions incongrues qui rappellent le hasard objectif fondateur de la poésie des surréalistes.


Natures mortes 1981
9 épreuves argentiques
92 _ 74,5 cm chacune
Musée canadien de la photographie contemporaine, don de Katherine Legrady (1994)

En 1977, j'ai travaillé six mois comme technicien de laboratoire de photographie dans un studio de publicité. J'y ai donc eu accès à l'équipement (lumières, caméras à grand format, etc.), ainsi qu'à ´ l'esthétique ª du studio : les procédés d'éclairage, la création des toiles de fond, la nature d'une photo publicitaire, son iconographie et son traitement contextuel. Mais je ne croyais alors pas ces éléments utiles à mes créations. Depuis trois ans toutefois, je réalise mes propres images dans un studio, travaillant avec une structure de base axée sur le développement thématique — mes compositions traitant du rapport qu'entretiennent entre eux des objets usuels disposés sur un fond de scène défini. Ces images peuvent être considérées comme des ´ natures mortes ª. Mon procédé tient à la fois de l'activité pré-déterminée, comme un dessin ou la fabrication d'accessoires, et de décisions intuitives prises au moment de la mise en scène des objets en vue du résultat final souhaité.

"Cette approche offre un plus vaste éventail de possibilités dans la définition de certains aspects d'une expression consciente ou inconsciente. Représentation auto-générée et active, la mise en scène d'une situation requiert une part de réflexion, tandis que la photographie sur place engage surtout une réaction. Par opposition au lustre de la photographie publicitaire (qui véhicule exclusivement une valeur idéologique), mon œuvre s'exprime en cru, dans le choix du sujet comme dans les effets techniques, tel l'éclairage. Cet aspect devient outil connotatif qui contraste avec le concept de la photographie ´ de studio ª. Dans la présentation de l'information, je mise sur la clarté de l'expression."
George Legrady, "Photo Communiqué" 3:3 (1981), p. 24

"Depuis dix ans, mes créations portent sur l'antinomie suscitée par la photographie comme enregistrement de la lumière transmise, et les significations culturelles qu'elle véhicule. Des projets et des expositions ont mis en relief les aspects de la problématique touchant la nature et la syntaxe de la photographie : la représentation du temps et de l'espace, l'effet d'un texte comme outil connotatif et l'impact des références picturales utilisées dans l'industrie ou en publicité. Du point de vue culturel, certaines œuvres ont porté sur l'exposition des structures sociales et historiques submergées par les conventions visuelles, et le conditionnement culturel qui dicte les décisions du photographe et les réactions du spectateur."
George Legrady, "Photograph and Belief in the Computer Age," in "Digital Photography" (San Francisco: SF Cameraworks, 1988), p. 18

Natures mortes s'inscrit dans un ensemble de travaux comprenant entre autres Everyday Stories, Image / Text Series, Theoretical Studies et Object Narratives qui explorent, dans le cadre du studio, la combinatoire des objets et sa syntaxe. Legrady compose des tableaux en réunissant des objets empruntés à la vie courante, des dessins, des mots et des constructions fabriquées à partir de carton ondulé, de papier plomb ou de contreplaqué. Ces mises en scène réduites à quelques figures essentielles se situent dans un degré zéro du langage où l'économie de moyens qui condense le sens de la scène en quelques symboles élémentaires décuple la portée de l'image. Ainsi, la guerre télévisée est signifiée par un char d'assaut grossièrement découpé et une forme humaine écrasée, le tout encadré par le contour d'un écran de télévision. En mettant en œuvre une batterie de situations convenues et de symboles conventionnels, Legrady jette un regard teinté d'ironie sur le consensus social qui régit les discours et fige les images dans des stéréotypes.

Au fil des divers cycles de travaux qui l'ont occupé jusqu'au milieu des années 1980, Legrady utilise la photographie pour débusquer les stratégies par lesquelles les objets en viennent à constituer entre eux un réseau de rapports qui les fait émerger au langage. À l'instar des objets constamment consommés, jetés ou mis en circulation dans une multitude de contextes, les images sont prises dans un tourbillon ininterrompu qui les place et les déplace constamment. Au cycle des objets trouvés succède celui des images empruntées.


Pose I — II — III — IV 1985
12 épreuves argentiques sur papier métallisé doré et argenté
101,5 _ 101,5 cm (7 épreuves); 101,5 _ 132 cm (5 épreuves)
Musée canadien de la photographie contemporaine, acquis en 1987

"Les œuvres s'attachent à représenter l'innocence à l'ère des conflits internationaux. La gestuelle qu'empruntent modèles masculins ou féminins souligne le contraste entre la perception que l'Amérique a d'elle-même et la réalité des événements politiques du jour. D'autres considérations thématiques concernent des questions culturelles, comme l'aspect significatif complexe de la photographie — la prolifération des significations ancrées dans les conventions dictant la pose, plus particulièrement le codage gestuel comme indicateur des relations raciales et du sexe féminin ou masculin du modèle."
George Legrady, déclaration de l'artiste, 1986


Pose I — II — III — IV se compose de douze instantanés empruntés à deux albums de famille des années 1960; l'un met en scène un G.I. combattant au Vietnam, l'autre deux sœurs habitant un parc de maisons mobiles au sud des États-Unis. À partir de ces éléments lourdement connotés, Legrady va tisser un récit en faisant alterner les images à la façon du cinéma. Ce montage en parallèle extrait ces scènes de leur contexte original, celui de l'album de famille, transformant les personnes en personnages. L'agrandissement des petits instantanés en un grand format les inscrit définitivement dans le domaine public : le souvenir personnel devient figure historique. Deux mondes se rencontrent et s'opposent : le visage humain de la guerre représentée dans une série de poses convenues mimant l'héroïsme et la franche camaraderie viriles; l'univers des deux sœurs, tout de douceur et de soumission, incarné dans des poses reproduisant les stéréotypes féminins de l'époque. Le groupement en triptyques et le montage font alterner les deux univers, exacerbant les contrastes. Ces passages correspondent à un rythme visuel où teintes argentées et teintes dorées des grandes épreuves photographiques se succèdent.


Coefficient bruit 1988
4 épreuves au jet d'encre en couleur
61 _ 76 cm chacune
Collection de l'artiste

La poétique des actualités 1987—1990
4 épreuves au jet d'encre en couleur
61 _ 75 cm chacune
Collection de l'artiste

Les images numérisées simulent la réalité plus qu'elles ne la représentent. On peut les reproduire de toutes pièces d'après des algorithmes mathématiques, rendant ainsi visibles, grâce à l'ordinateur, des concepts et des phénomènes physiques sans forme matérielle. À titre d'exemple, images et objets diffusés sur les ondes de télévision existent dans un espace virtuel — un environnement totalement fictif, défini mathématiquement et fondé sur les lois de la physique. […]

"Notre perception du monde est renforcée par les conventions de représentation qui inondent notre quotidien, et la façon particulière dont la télévision définit la réalité semble une force de conditionnement dominante dans notre culture. La télévision devient une banque inépuisable d'images en temps réel lorsqu'elle est reliée à un ordinateur de traitement d'images. L'appropriation d'images de cette banque de données nous permet de poser un regard critique sur la syntaxe hautement ritualisée de la télévision."
George Legrady, ´ Image, Language, and Belief in Synthesis ª, "Art Journal", XLIX:3 (automne 1990), p. 267 et 269.

"Mon travail actuel à partir de l'image numérique consiste à examiner la structure visuelle qui non seulement dépend du contexte (point d'observation privilégié, montage, image / texte, recadrage, etc.) dans son traitement, mais que l'altération électronique rend fiction. Les images, assemblées à partir de sources vidéo numérisées et reconstruites par divers moyens de retouche électronique, construisent des récits à partir d'événements photographiques sans existence dans le monde réel. Ces récits sont crédibles car ils renvoient à des événements reconnaissables, à des genres représentationnels bien connus ou à des situations sociales vécues par tous. Certaines images ne se discernent visuellement pas des photographies conventionnelles, alors que d'autres tirent profit de tout ce qu'offre la numérisation pour repousser les limites de la représentation. À titre d'exemple, dans les concepts relatifs au ´ bruit ª, on emprunte aux télécommunications le rehaussement numérique et le filtrage pour les incorporer par le biais d'algorithmes de traitement d'images, afin d'élargir les définitions d'un nouveau vocabulaire visuel. Ces applications ont nécessité l'acquisition de nouvelles compétences afin que soient mis au point des logiciels permettant aux ordinateurs de répondre aux besoins de l'individu. Le spectateur est appelé à réfléchir aux données particulières d'une image objective à première vue, mais en fait subjective, manipulée, et qui fait basculer le crédit d'ordinaire accordé à la véracité de la représentation photographique."
George Legrady, "Photograph and Belief in the Computer Age," in "Digital Photography" (San Francisco: SF Cameraworks, 1988), p. 19

Legrady aborde l'informatique et les images numérisées au milieu des années 1980. Les images médiatiques, comme tout produit de la société de consommation, sont des objets dont on dispose après usage. Fabriquées sur le mode de la prolifération et de la standardisation, elles traversent un cycle de vie qui les propulse d'un contexte à l'autre, au fil de formulations et de déplacements incessants. Legrady fait de cet éphémère médiatique qui produit et reproduit les images à une vitesse folle l'essentiel de son propos.

De la même façon que Legrady empruntait aux multiples codes sémiologiques pour examiner la construction et le brouillage du sens des images photographiques, il se réfère à la théorie de l'information pour faire jouer les notions de signal et de bruit dans sa production sur support magnétique et numérique. Le signal transmet une image claire et précise. Au contraire, le bruit électronique produit par divers programmes informatiques parasite à la fois la texture et le référent de l'image. Le groupement en bloc des épreuves fait jouer ces flottements résultant des interférences qui ont transformé les images d'origine, toujours immédiatement reconnaissables cependant grâce à quelques symboles.

La poétique des actualités résume les stratégies de Legrady. De courtes phrases répétées à l'infini comme une incantation servent de toile de fond aux images : lost like tears in the rain (perdu comme des larmes dans la pluie), a shadow of its former self (l'ombre de son moi passé), the space between (l'espace entre), a sea of noise (un océan de bruit). Les flammes d'un brasier se superposent à ces mots. L'événement médiatique est ainsi réduit à une représentation linguistique jumelée à un élément graphique simple.


Une archive anecdotique de la guerre froide 1994

Installation interactive avec ordinateur, disque vidéo, lecteur de vidéo, disque et projecteur
Dimensions variables
Collection de l'artiste

[Une archive anecdotique de la guerre froide] est une œuvre d'art interactive sur CD-Rom conçue pour être exposée dans un musée. Ces archives présentent des documents de source privée ou officielle provenant d'un État communiste d'Europe centrale du début des années 50 : ce sont des films d'amateurs, des images d'objets, d'actualités, de livres, de propagande, des documents de famille, des photographies de documents publics, de cartes d'identité, des bandes sonores, des vidéos de lieux et d'événements qui s'y sont déroulés. Ils font partie de ma collection personnelle d'objets ou de récits, témoignages de la guerre froide accumulés au cours de ces vingt dernières années. Ces éléments, rassemblés en une soixantaine de sujets, ont été organisés par thème en huit chapitres qui suivent le plan de l'ancien musée du Mouvement des ouvriers de Budapest, musée dont le fonds a été définitivement stocké en 1990, à la fin du communisme.

Les spectateurs prennent connaissance de ces archives en pénétrant dans l'environnement numérique du CD-Rom et dans l'espace réel de la galerie où est installé l'ordinateur : le contenu du CD-Rom défile en lettres blanches sur les murs sombres qui entourent la table. Ce catalogage visuel souligne la référence au concept d'archive et de recherche de cette installation. Le son et l'image sont repris par des baffles et par des projections sur la partie supérieure des murs, pour que les spectateurs attendent leur tour. Chacun sélectionne des histoires en fonction de sa propre curiosité ou du hasard. Ainsi, partant du même cadre et du contenu de ces archives, chacun construit un synopsis différent selon son propre choix de séquences et la façon dont il les explore.

Les objets, bandes-sons, publications et histoires qui constituent le contenu [d'Une archive anecdotique de la guerre froide] ont été réunis au cours de mes visites ponctuelles en Hongrie pendant les années 70 et 80. Ils sont finalement un amalgame d'éléments hétéroclites qui matérialisent une narration et une biographie en un temps et un lieu identifiables. En organisant le contenu de ces archives, le sens des catégories s'est imposé de lui-même. Il y a eu alors un changement, quand tous ces éléments disparates de source privée ou officielle, ont commencé à se fondre dans un réseau de relations internes. Ce processus qui transforme différents savoirs en un discours officiel illustre bien la nature dynamique des archives, décrite par Michel Foucault comme cette pratique qui conduit une multitude d'énoncés à se matérialiser en autant d'événements ordinaires. Dans des archives interactives, la numérisation des données permet de les fusionner, de multiplier les références, de les croiser dans la perspective d'un savoir unifié.

"L'idée de superposer ma propre histoire au plan du musée du Mouvement des ouvriers de Budapest, quoique irrévérencieuse, a permis d'enrichir le récit et de lui donner une structure cohérente. Ce plan du musée est subdivisé en salles de différentes couleurs pour organiser par thèmes les fragments, les histoires et les objets collectionnés. Ces chapitres fournissent un contexte à tous ces éléments et définissent des hiérarchies et des distinctions. Le plan du musée est une métaphore qui accentue encore les possibilités narratives de l'interactivité, comme si le musée symbolisait le lieu de référence où le narrateur pouvait entrer en contact avec l'Histoire. Les tentatives pour mettre en évidence les contrastes entre les commentaires subjectifs et le formalisme froid du discours officiel cherchent à renforcer la thèse de ces archives, à savoir qu'inscrire son histoire personnelle dans l'Histoire, c'est nier que cette dernière soit unifiée mais admettre qu'elle est la somme de récits épars qui se contredisent et se réfutent les uns les autres."
George Legrady, "Interface Metaphors in Digital Media," Les hypermédias, vol. 12 of Revue virtuelle (Paris: Centre Georges-Pompidou, 1994), n.p.


Traces fuyantes. Sur la piste des cartes postales 1996
Installation interactive avec ordinateur, CD-Rom et projecteur vidéo
Dimensions variables
Collection de l'artiste

Traces fuyantes est un récit visuel non linéaire dans lequel le spectateur navigue à travers un lacis de 230 cartes postales classifiées et associées selon leurs propriétés littérales et métaphoriques. Chaque carte présente environ cinq ´ centres d'intérêt ª ou liens menant à une dizaine d'autres images. Le spectateur construit une séquence de visionnement en plaçant le pointeur sur un centre d'intérêt affiché à l'écran puis en cliquant sur le bouton de la souris, processus qui le mène à une autre image. Il peut ainsi passer en revue la séquence d'images pour examiner l'évolution du ´ méta-récit ª et les liens particuliers établis par ses choix.
Les 230 cartes de ce projet proviennent de ma collection, qui compte plus de 2 000 cartes postales rassemblées au cours d'une vingtaine d'années. Après la sélection initiale des images, les cartes ont été groupées en 24 catégories. Cette classification a mené à l'émergence de thèmes comme nature / culture, colonialisme, avenir, armée, industrie, vision exotique de l'Autre, vues panoramiques, contes moraux et ainsi de suite. J'ai regroupé les images sans catégorie définie dans un domaine thématique proche. Élargissant ainsi le thème du regroupement, l'insertion de ces images donne lieu à un dialogue qui transforme la fonction des catégories : de simple classification, elles deviennent récit. Par cette sélection de cartes postales, je souhaitais offrir un aperçu général, voire global, à la fois culturel et idéologique, de la représentation que la photographie a donné de la seconde moitié du XXe siècle, de son développement global, du tourisme et des échanges culturels. D'autres critères de sélection ont été utilisés : des sujets significatifs et pertinents sur le plan culturel, ou des compositions visuellement intéressantes traduisent une perception fondée sur le paradigme de la photographie. Cette sélection ne prétend pas représenter la totalité de l'expérience historique du XXe siècle.

"Au début des années 1970, les investigations photographiques en beaux-arts se sont concentrées sur le développement d'une vision personnelle. Icônes rendues conventionnelles et produites pour répondre aux besoins économiques, notamment ceux du tourisme, les cartes postales ont été jugées vides de toute valeur esthétique découlant d'une vision personnelle. Examinées d'un point de vue critique et social, elles ont pris un sens. Comme condensé des attentes et croyances culturelles, ces cartes sont chargées d'idéologies. Elles sont expression codifiée de la vision du monde qu'a le groupe culturel qui les a produites, représentation codifiée du possible et de l'impossible (du réel et de l'imaginaire). Elles sont des exemples mythiques, totémiques, des traces dont le sens se révèle au fil des ans, permettant aux récits idéologiques et au codage sémiotique de refaire surface. Avec le temps, leurs récits se transforment, reconstitués par des interprétations nouvelles, et leurs significations se glissent dans d'autres lectures."
George Legrady, ´ Slippery Traces : Three Lines of Pursuit , "artintact 3", Karlsruhe (Allemagne) Cantz Verlag, 1996, p. 101—102.