| |
|
Entre les >>Souvenirs-écrans
<< Moteurs Associatifs >>
Timothy Druckrey
Le développement de la photographie repose sur deux principes fondamentaux:
la production de l'image établit une relation fixe avec les événements;
sa réception courtcircuite le spectateur dans l'espace temporel du
moment initial. Ces deux principes peuvent apparaître comme des mythes
lorsque soumis à un examen critique, et fallacieux quand l'image se
situe dans les conditions mêmes de sa production. Pourtant, en photographie,
l'image résulte d'un ensemble de circonstances bien plus complexes
que ne l'indique la simple analyse historique. Bien qu'enracinée dans
l'enregistrement de la temporalité, l'image est aussi propulsée
par une relation aux événements partiellement appréhendés
par de simples méthodes dialectiques. Autrement dit, la relation entre
l'image et son sujet ne tient pas simplement à leur réciprocité
ou à leur opposition, mais elle en est une extension. Le moment discursif
établi à l'instant même où le monde est représenté
en image ne se limite ni au sujet ni à l'objet, mais relève
du processus par lequel sujet et objet sont médiatisés au sein
d'un système de significations à la portée extrêmement
complexe.
Les Souvenirs-Écrans
Ce n'est pas une coïncidence si photographie,
technologie et modernité se sont développées en parallèle.
La révolution industrielle et le « triomphe » de l'économie
bourgeoise ont associé la représentation avec les produits de
consommation et avec plusieurs formes de maîtrise, notamment celle de
la nature, de l'histoire, de l'identité, et de plus en plus, du comportement.
Plus qu'un simple témoignage, archiver des expériences sous
forme d'images fossilisées par l'enregistrement photographique au XIXe
siècle se présente comme une archéologie dynamique. Une
culture enivrée de consommation visuelle, par l'ère du «
régime scopique », tel que l'affirme Martin Jay, ou obsédée
par « la frénésie du visible », tel que le suggère
Jean Louis Comolli, nous permet de constater de façon saisissante la
relation entre le visuel et l'intelligible. Connaissance et identité
fusionnent dans la représentation en tant que forme d'expérience1.
Dans son récent essai intitulé «
The Three Ages of Looking », Régis Debray trace les grandes
lignes d'un cadre référentiel général qui permet
de saisir la signification sociale de la mise en images. Logosphère,
graphosphère, vidéosphère, chacun correspond à
un « régime » distinct, représenté par «
l'après-écriture », « l'après-impression
» et « l'après-audiovisuel ». Malgré les problèmes
engendrés par ce genre de distinctions historiques, Debray soulève
d'importantes questions culturelles à propos de l'image. Ainsi, l'image
artificielle aurait traversé trois modes d'existence différents
dans la pensée occidentale : la présence (celle du saint dans
son effigie); la représentation; et la simulation (dans son acception
scientique), tandis que la figure perçue aurait exercé sa fonction
d'intermédiaire à partir d'une succession de trois perspectives
inclusives (le surnaturel, le naturel et le virtuel)2.
Ce genre de modèle réfléchi concorde avec ce que Debray
attribue à un travail de médiologie plutôt que d'historicisme.
Pourtant, l'étendue de la question dépasse les limites de ces
deux disciplines et pénètre les domaines de l'épistémologie
sociale, de la psychologie expérimentale et de la méthodologie
scientifique. Néanmoins, l'aperçu qu'en donne Debray laisse
à penser que l'histoire de la virtualisation des images est enracinée
dans la symbolique même s'il ne tient compte ni des technologies utilisées
pour la production de ces images, ni du fait que la représentation
provoque un effet psychologique. Notre façon de percevoir l'image doit
être mise en relation étroite avec les moyens utilisés
pour la produire et la visionner compte tenu surtout de la trajectoire des
technologies actuelles de l'image.
Les modèles traditionnels de représentation, réfléchis
et dépendants d'une relation analogique avec le monde matériel,
ont perdu de leur efficacité, supplantés par l'investigation
du numérique, de l'artificiel, du fabriqué et du virtuel. En
fait, la photographie n'a jamais été complètement légitimée
en tant qu'épicentre épistémologique des discours modernistes
sur le visuel, même lorsqu'elle servait de métaphore essentielle
à une culture subsumée sous le regard. Ce refus s'explique essentiellement
par le fait qu'elle nie l'esthétique des moments privilégiés
comme un mensonge de l'art moderniste. La photographie reproduit, immédiatement
et à l'infini, tout instant éphémère, qui se colore
dans le même temps de son lustre propre. Cette circonstance paradoxale
a accablé la photographie d'un statut culturel et psychologique extraordinairement
complexe. En tant que mesure de l'omniprésence du regard, la photographie
se fait manifestation idéologique du pouvoir de surveillance. Mesure
de perception, elle se rattache à la notion de clarification de la
raison, et tout particulièrement au développement de la «
moralisation de l'objectivité3 »; mesure des sentiments, elle
devient un indicateur de présence personnelle et historique au cur
duquel s'inscrivent le temps et la mémoire. Toutefois, en tant que
mesure de l'expérience, elle ne comble à elle seule les besoins
de la narration ni de la transition, mais uniquement ceux de la substitution.
C'est pourtant une approche phénoménologique visant à
établir un rapport entre l'image et l'expérience qui a dominé
les premières études sur la photographie. Par son éradication
des différences critiques au profit d'une étude normative de
la forme, cette approche doit son salut à la pratique de la sémiotique,
tout aussi fonctionnelle, quoique problématique d'un point de vue critique.
Ensemble, elles forment un terrain sur lequel l'image trouve une position
méthodologique cohérente mais demeure privilégiée
en dehors de l'analyse plus vaste qui incorpore l'idée de durée
et d'expérience. Susan Buck-Morss a écrit sur ce point à
propos des fondements empiriques du début du cinéma : «
la surface de l'écran dans les salles de cinéma fonctionne comme
un organe cognitif artificiel. L'organe prosthétique de cet écran
ne se limite pas à reproduire la perception cognitive de l'être
humain, il en modifie aussi la nature4 ». Bien que la notion d'écran
comme « organe » puisse trop facilement tomber dans les bio-mystifications
quasi essentialistes de l'expérience cinématographique, la question
vitale de la cognition comme site de traitement, d'assimilation et, plus important
encore, de conscience dynamique implique que les questions entourant la réception
sont plus complexes que le simple décodage de signifiants.
L'accélération du visuel remet à
présent en question plus que les fondements d'une épistémologie
optique; elle inaugure une phase critique où cognition et comportement,
plutôt que perception et réflexion, deviennent le champ d'intérêt.
En effet, le discours du post-photographique n'est finalement qu'une reconnaissance
de la transition à partir de l'enregistrement de l'image jusqu'à
la restitution de l'imaginaire mais cette question, complexe, constitue le
sujet d'un autre essai. Il suffit de dire que les déconstructions de
la photographie, considérée expression d'une intention sémiotique
ou acte engagé à la fois dans sa signification et dans sa représentation
psychanalytique, ont fourni une lecture essentielle sur l'importance symbolique
des images. L'opposition constante entre des images présumées
« réelles » et d'autres dites « irréelles
», ou entre ce qui est tristement tenu pour « vrai » ou
« non-vrai », a engendré la soi-disant crise morale de
la représentation photographique et l'a exagérée aussi
clairement que l'approche matérialiste l'a simplifiée outre
mesure. Le glissement qui va de l'enregistrement jusqu'à la restitution
doit être accompagné d'une évaluation soutenue de la réciprocité,
en termes lacaniens, entre le « symbolique » et « l'imaginaire
». Le discours technologique sur la représentation a fait de
cette question une préoccupation urgente.
Dans ce contexte, on conçoit le cerveau identifié comme simple
appareil de traitement d'information dans un champ plus large de connexions
où les distinctions entre systèmes semblent moins significatives
qu'une métaphore dont le processus numérique et logique devient
une forme de communication essentielle. Dans le modèle connexionniste,
la cognition est un système relié à un traitement parallèle
selon lequel l'information est traitée comme une procédure,
le cerveau fonctionne à la fois comme unité centrale de traitement,
outil de stockage et logiciel. Existe alors le piège de légitimer
une supériorité algorithmique par, à titre d'exemple,
la « défaite » des maîtres d'échecs contre
le RS-6000 de IBM (mieux connu sous le nom de « Deep Blue »).
Ce genre de « triomphe » de l'informatique sur l'imagination et
la créativité dans le domaine très restreint des opérations
prédicatives révèle les limites de la technologie plus
qu'il ne met en cause la faillibilité de l'intelligence. Pourtant,
les compulsions d'une écologie de l'information s'inscrivent profondément
dans l'histoire de l'informatique et se font de plus en plus pertinentes pour
une compréhension de l'image.
Sans doute, le discours langage <=> image s'étend
largement dans les domaines en expansion de la science cognitive (avec la
métaphore la plus évidente de « représentation
») et du connexionnisme (avec ses concepts modaux de liaison et de parallélisme).
Fait intéressant, tout au long du stade de la « virtualisation
» de la représentation, le fondement épistémologique
de l'image, toujours faible, s'écroule. À sa place apparaissent
de soi-disant « représentations » que les sciences cognitives
interprètent en termes de « cerveau cognitif comme appareil représentationnel5
». Dans ce système computationnel, la « virtualisation
» de la représentation se rattache aux techniques du plan d'action
post-cybernétique de l'industrie cognitive.
Evelyn Fox Keller écrit que « même lorsque les chercheurs
en biologie moléculaire et en cybernétique ne manifestaient
que peu d'intérêt pour leurs programmes épistémologiques
réciproques, l'information comprise comme métaphore ou comme
inscription matérielle (ou technologique) , ne pouvait être restreinte6
». À travers les disciplines, l'information est devenue le trope
primordial de la culture contemporaine. Dans le domaine visuel, l'information
dynamique agit en élément essentiel d'une culture obsédée
par les données. Et, considérant la trajectoire de la recherche
en neuro-informatique, nous devrions envisager les technologies de la neuro-imagerie
en repensant sérieusement le terme « représentation ».
Qui plus est, le domaine culturel dans lequel évolue la représentation
s'enveloppe de modèles de systèmes dispersés. Les réseaux
numériques, les réseaux neuronaux, voire les réseaux
génétiques servent maintenant de référence non
seulement aux liaisons entre les cybertechnologies, mais aussi à la
reconfiguration de la notion d'identité (politique, biologique
).
Si la notion d'image peut dépendre du concept plus général
de représentation, une investigation dans l'expérience qu'elle
génère (à la fois immédiate et historique) constitue
un des principaux défis à relever par les médias électroniques.
Dans ce cas, le plus urgent serait la reconceptualisation de la photographie
au-delà des termes limités d'esthétique, de mémoire,
de sentiment ou de phénoménologie. On pourrait considérer
l'image non un simple signifiant, mais un événement résonnant
d'implications psychologiques et sociales. Préservant le lien crucial
entre la photographie et la perception, l'idée de l'image-événement
augmente sa légitimité de simple description en l'inscrivant
comme expérientielle. On se prendrait soudain à imaginer la
navigation dans l'image non seulement comme l'examen minutieux de ses signifiants,
mais aussi en tant que processus dynamique dans lequel le moment unifié
analytique et historique est lui-même élargi. Malgré tout
le tapage autour de la simulation et de l'artificiel, la théorie critique
n'a toujours pas expliqué l'efficacité de l'image comme processus
complexe. Et, alors que les enjeux des technologies immersives semblent souvent
progresser par bonds, la photographie n'a pas épuisé son potentiel
culturel, spécialement dans son assimilation avec le numérique.
Le plus intéressant dans tout cela, c'est la distinction établie
par Paul Virilio entre la simulation et la substitution, tout particulièrement
celles de l'écran du téléviseur ou de l'ordinateur reconnu
la « troisième fenêtre7 ».
Les Moteurs Associatifs
La « révolution » provoquée
par le glissement du média analogue au média numérique
n'a pas été accompagnée d'une théorie unifiée
sur l'esthétique. Plus exactement, les effets cumulatifs du média
électronique ont transformé et dispersé un grand nombre
de nos idées admises sur la production de l'art et sur sa relation
à la communication, à la technologie, aux médias et à
la distribution. Au cours de la dernière décennie, un éventail
d'ouvrages ont abondé, à un point tel que de sérieuses
réévaluations s'imposent. Les termes d'un nouveau vocabulaire
en électronique animation par ordinateur, livres électroniques,
hypermédia, interactivité, cyberespace, ainsi que vidéo,
son et imagerie numériques doivent être intégrés
au nouveau discours sur l'esthétique, et tenir compte des répercussions
des théories critiques de la représentation et de l'expérience
postmoderne. La fusion de la technologie et de l'art soulève des questions
essentielles sur la façon dont les expériences s'organiseront.
Rassemblant la littérature, le cinéma, le divertissement et
les arts, la technologie est devenue la force motrice qui accélère
l'émergence de ce que l'on pourrait appeler la télesthésie.
Les ramifications de ce glissement accéléré sont difficiles
à évaluer. Aucune transformation culturelle ne s'est déroulée
sans une technologie correspondante. Réseaux, systèmes d'expert,
intelligence artificielle, immersion, interactivité, biogénétique,
voilà sans aucun doute les formes qu'un grand nombre de pratiques créatives
de l'avenir emprunteront. Évaluer dans quelle mesure ces formes interviendront
dans la relation entre ordinateurs et représentation s'impose si nous
voulons faire face au développement des médias dits hyper, interactifs,
cyber, virtuels et réseautés. La communication sociale repose
essentiellement, en effet, sur le développement du média numérique,
du réseautage et de la technologie. Et si l'évolution de la
technologie réussit à créer un système universel
d'échange numérique (comme cela semble probable), il faudra
instaurer une critique poussée des communications, qui tiendrait compte
de la signification culturelle de la technologie en termes de valeurs véhiculées,
tant au niveau esthétique que politique. L'amélioration de la
représentation en culture électronique se présente comme
l'une des clés permettant de dépister la complexité et
la subtilité des nouvelles configurations de la communication.
Le média numérique a engendré une sorte de transformation
de plusieurs traditions : le montage, le récit, la temporalité.
Repenser ou élargir les conclusions sur la constitution sémiotique
simple de l'image, ainsi que ce qui touche à « l'espace »
électronique, devient essentiel. En média électronique,
on voit se développer une nouvelle série de problèmes
qui ont trait non seulement aux questions formelles de juxtaposition et d'association,
mais également à celles d'interaction (ou d'opposition) de textes,
d'images et de sons au niveau spatial et temporel. Au lieu de se fondre en
une image singulière, l'enchaînement des associations s'impose
comme un récit temporel diversifié. Dans bien des cas, l'hypertexte
s'est développé dans un média polyvalent, loin d'un média
basé sur un texte simple. Plutôt que d'avoir recours à
un système de renvois à l'hypertexte, les travaux astreints
à des liens dynamiques éliminent bien des frontières
entre les textes, les sons et les images, et situent l'utilisateur au cur
de l'assimilation et de la rétroaction. Épisodique ou régulière,
cette information s'articule selon des règles qui suggèrent
que la métaphore de l'image ou du texte unifié ne peut servir
de totalité, mais plutôt que les événements apparaissent
eux-mêmes comme des configurations complexes d'expérience, d'intention
et d'interprétation. En ce sens, les récits de l'électronique
s'avèrent linéaires et cinétiques, plutôt que linéaires
et potentiels. Ils laissent supposer une transition, non une résolution.
En effet, le choix du vocabulaire navigation, hyperliens, archivage, base
de données, archéologie utilisé pour décrire ces
travaux en dit long sur leurs implications.
Le travail de George Legrady dans le « passage8 » de la photographie
à ce qu'on appelle postphotographie, ou média numérique,
a remis en question grand nombre de problèmes récurrents dans
l'art récent (sentiment d'auto-justification, appropriation ou échantillonnage
faciles, ou autres environnements d'immersion solipsistes). À la place,
Legrady a mis au point des stratégies continues de réflexion
et de négation. D'une part, cette approche lui a permis de remplacer
le subjectivisme beaucoup trop typique de la photographie au profit d'une
réorientation de la question de la représentation en tant que
croisement entre le signifiant et l'illusion. D'autre part, Legrady a élaboré,
de pair avec la technologie, un discours sur la frontière apparemment
éphémère entre image privée et image publique.
Alors que surgit dans Internet la frénésie de fournir des ressources
infinies de bases de données (d'images, de textes, de vidéos,
de données, etc.), on ignore souvent les distinctions entre l'archivage,
la mémoire, la base de données, la récupération
et l'historique au sens large. S'appuyant sur un regroupement considérable
de matériel, le plus récent travail de Legrady fascine par son
investigation de l'image considérée une sorte d'entrepôt
rhizomateux où l'interconnexion d'une image à l'autre suggère
des formes de récits aussi bien implicites qu'intentionnels. C'est
donc dans cette relation, oscillant entre information sociale et information
individuelle, que l'intérêt manifeste de Legrady pour la preuve,
le document, le signe bref pour l'index plonge l'uvre dans l'histoire
intellectuelle qui invoque des questions aussi diverses que l'inconscient
de Freud, l'archéologie de Foucault, la fièvre de l'archivage
de Derrida, la symbolique de Lacan ou le punctum de Barthes. Toutefois, l'évaluation
des uvres fécondes de ces pionniers n'est pas légitimée
par des « lectures » d'une signification pathologique ou symptomatique.
Elles sont plutôt liées à un filtrage d'information dont
la technologie de liaison, bien plus qu'une métaphore sur le transfert,
apparaît comme un « moteur associatif » dont la trajectoire
vise à s'éloigner de l'image plutôt que d'y entrer.
Ce genre de déstabilisation trouve une première
expression dans les uvres que produit Legrady à la fin des années
1970, exposées sous le titre Série d'objets flottants.
Même si elles sont liées à une stratégie conceptuelle
explorant la limite de l'image en tant que témoin digne de confiance
(on pourrait penser au livre Fabrications: Staged, Altered, and Appropriated
Photographs9), ces images brutales ont dramatisé les assertions
spécieuses sur la preuve en évoquant ses formes tout en démantelant
le sentiment et l'aura de légitimité intrinsèque du «
moment décisif » qui hante constamment la photographie traditionnelle.
Reconnaissant que l'enregistrement constitue « en grande partie une
fausse représentation », Legrady a poussé l'évaluation
de l'image dans les uvres et les écrits qui abordent non sans
raison les questions de technologie et de représentation comme un moyen
pour arriver à une fin, mais aussi comme processus dynamique intimement
lié à la communication et à l'imagination. En effet,
au milieu des années 1980, il amorçait dans son travail un discours
continu avec l'image électronique. Dans un important essai publié
en 1991, Image, Language, and Belief in Synthesis, il écrit
: « En raison de sa dépendance à un sujet qui réfère
"a priori" au monde réel, une photographie, de par sa nature,
fait allusion au passé une expérience visuelle que Roland Barthes
compare à la sensation de déjà-vécu10. »
Avec l'image numérique, dont la construction pourrait être totalement
fictive, on serait en droit d'affirmer tout au plus que l'événement
représenté « pourrait peut-être exister ».
Cette prise de position, à l'encontre des bouleversements éthiques
qui ont harcelé les premiers écrits sur l'image numérique
(dont certains des miens), a exclu Legrady du cercle des photographes qui
voulaient explorer les possibilités du néo-montage, apparu avec
les programmes comme Adobe Photoshop, mais l'a intégré à
un groupe plus rigoureux qui cherchait à redéfinir la représentation
dans son assimilation à l'informatique. C'est à partir de cela
que les intérêts de Legrady pour les questions syntactiques et
structurales se sont greffés à la théorie de la programmation
et de l'information.
Cette confrontation entre le réel et le possible
a engendré des uvres comme Sous le châtaigner touffu
(1984), Entre l'Est et l'Ouest (1990), et finalement Équivalences
II : Série des actualités (1992-1994), qui ont marqué
un éloignement significatif de la relation entre image et texte, et
tout particulièrement en termes d'inversion du lien apparemment causal
entre visionnement et lecture. Pourtant la dissociation de la cause et de
l'effet a fait naître une notion encore plus complexe portant sur la
distinction entre image syntactique et image générative c'est-à-dire
une « image » produite à la frontière entre représentation
et identification, mais privée d'une identité en rapport avec
un événement enregistré. En effet, Équivalences
II, qui fait référence à la série émotionnellement
amorphe créée par Stieglitz dans les années 1920, établit
de solides relations entre les théories du langage-image et celles
du signal-bruit. Alors que la réalité virtuelle et l'environnement
simulé faisaient l'objet de débats publics excessifs, Équivalences
II entretenait plutôt une affinité étroite avec les
débats complexes abordant les domaines de la science cognitive et,
tout particulièrement, le « débat sur l'imagerie »
dans lequel les distinctions entre image et description sont enchevêtrées
dans des conditions qui englobent l'activité synaptique ainsi que l'enregistrement
et la récupération de données de la mémoire11.
Legrady propose que les images générées soient confrontées
aux « conditions minimales selon lesquelles un ensemble de dégradés
produits à partir d'algorithmes mathématiques peut être
perçu comme une image faisant autorité et ressemblant à
la photographie12
». En transposant l'équation
image => langage, Équivalences II soulève des questions
allant droit au cur de la distinction entre métaphore et métonymie.
Judith Roof écrit, dans Reproductions of Reproduction : "L'intrusion
des technologies numériques n'est pas la cause d'un glissement gravitationnel
vers la métonymie, mais l'effet d'un tel mouvement [...] La métonymie
gouverne aussi certaines prédilections de visionnement liées
non tant à un récit suivi qu'à un désir de combler
les lacunes, de fournir des chaînes d'informations complètes.
L'ordre métonymique est rattaché non seulement à la contiguïté,
mais à l'illusion de la connexion [...] Les lacunes de la métonymie
nous agacent, non parce que nous sommes encore profondément alignés
sur la métaphore, mais parce que la métonymie fait naître
un désir d'englober totalement les faits et connexions qui se rapportent
sans cesse les uns aux autres et, en fin de compte, qui ne laissent aucun
fait non retourné, aucun moment vide13."
Et c'est certainement cette réciprocité entre désir et
récit qui ancre le passage de Legrady dans le multimédia.
Trois uvres centrales émergent de la recherche des « conditions
minimales » dans Équivalences II : Une archive anecdotée
de la guerre froide (1994), [la clairière] (1994), et Traces
glissantes(1996). Au lieu de se pencher davantage sur les « conditions
» de l'image, ces uvres réorientent l'exploration de la
représentation dans les domaines jumelés de la technologie et
de l'histoire.
Dans Une archive anecdotée de la guerre froide, Legrady échafaude
une histoire à partir de représentations (instantanés,
documents de voyage, enregistrements sonores, films de famille en super 8)
sur l'exode de sa famille du Budapest stalinien durant la révolution
hongroise de 1956 et les intercale avec la propagande officielle de l'événement.
Située dans le plan architectural du Musée des travailleurs,
l'uvre défie la relation existant entre la logistique de l'archivage
et le réalignement de la mémoire et de l'histoire. Ce lien laisse
intentionnellement l'expérience narrative du matériel non résolue,
mais il fait entrevoir l'implication des positions de l'histoire individuelle
dans les spectacles de la politique en enlevant la couche de vernis de l'information
officielle qui apparaît alors comme masse indiscernable et individualisante
de l'effet de la transformation sociale. L'Archive est un acte de récupération
et d'extension, de souvenir et de spéculation. Sans se limiter au rachat
du sentiment, l'Archive présente à nouveau la mémoire
et la politique comme composantes inséparables de l'histoire. Tel que
l'indique Derrida dans le récent Mal d'archive, il n'existe
pas d'archives sans un lieu d'entreposage, sans une technique de répétition
ni extériorité assurée. La structure technique de l'archivage
détermine également la structure du contenu archivable, même
dans sa venue à l'existence et dans sa relation à l'avenir14.
Cependant, même si l'archivage complexe rassemble des données
continuellement interreliées, l'image individuelle peut aussi servir
à contenir des lectures et des implications multiples. Dans [la
clairière], une image unique sert de porte d'entrée à
quantité d'interprétations sur la dissolution de la Yougoslavie.
En ayant recours à une interface problématisée comme
dispositif de ciblage, [la clairière] présente une image
encombrée de statistiques, de caractérisations, de perspectives
occidentales, de formations réductrices d'identité, et ainsi
de suite, « prélevée » de sources médiatiques
dont les conventions d'intelligibilité permettent de traiter le sujet
de façon superficielle plutôt qu'en profondeur. Ces « faits
» émergent des métacouches de l'image et ponctuent l'insuffisance
d'une théorie de représentation et d'innocence.
Traces glissantes rejoint les préoccupations de l'Archive
et celles de [la clairière], qui entraînent l'utilisateur
dans un jeu d'associations. Quelque 230 cartes postales sont appréhendées
à travers des détails déployés en séquences
à la logique narrative « achronologique et épisodique
», écrit Andrea Zapp, mais qui réduit « à
l'absurdité la forme cinématographique typique du temps narratif
perçu comme un circuit fermé et offre une infinité de
productions dans lesquelles la même constellation n'apparaît jamais
deux fois15 ». Voilà une sorte d'éventail d'informations
qui fournissent la sous-structure d'un important questionnement sur les formes
de narration, temporalisées jusqu'ici, qui ont utilisé le montage,
le jump-cut, ou le retour en arrière (ou encore la projection
dans l'avenir) pour développer un effacement rythmique du récit
littéraire. Non motivé par le système fantaisiste des
notes de bas de page utilisé dans l'hypertexte, Traces glissantes
permet l'émergence d'une sorte de resubjectivi- sation au travers de
l'intentionnalité de l'utilisateur, intentionnalité liée
à la réciprocité entre les médias dits réflexifs
et les récursifs. Et si les agents changeants du multimédia
peuvent éroder les prérogatives des récits linéaires,
ils élargissent en même temps les notions épisodiques
d'expérience dans des modalités extérieures à
celles du cinéma, de l'hypermédia ou encore de l'immersion.
En effet, cette association entre subjectivité et comportement constitue
un terrain largement inexploré par la théorie médiatique,
terrain qui, trop fréquemment, est considéré comme pathologique
par les psychosociologues des médias (dont Sherry Turkle), est esthétisé
par les concepteurs de médias (dont Brenda Laurel), ou encore est issu
de concepts bien plus importants que de vagues aspirations littéraires
(comme le suggèrent Richard Lanham ou George Landow). Pourtant, les
questions de l'intentionnalité émergent de la notion du soi,
clairement liée à la psychanalyse, de la constitution de l'expérience
dite structurée et de la mise en narration d'un sujet donné.
Mais ce n'est pas tout. Comme l'écrit Paul Ricur :
"Le rejeton fragile issu de l'union de l'histoire et de la fiction, c'est
l'assignation à un individu ou à une communauté d'une
identité spécifique qu'on peut appeler leur identité
narrative. « Identité » est ici pris au sens d'une catégorie
de la pratique. Dire l'identité d'un individu ou d'une communauté,
c'est répondre à la question, « Qui a fait telle action
? Qui en est l'agent, l'auteur ? » Il est d'abord répondu à
cette question en nommant quelqu'un, c'est-à-dire en le désignant
par un nom propre. Qu'est-ce qui justifie qu'on tienne le sujet de l'action,
ainsi désigné par son nom, pour le même tout au long d'une
vie qui s'étire de la naissance à la mort ? La réponse
ne peut être que narrative [...] L'identité du qui n'est donc
elle-même qu'une identité narrative. Sans le recours à
la narration, le problème de l'identité personnelle est en effet
voué à une antinomie sans solution16.
Mais dans Traces glissantes, le repositionnement de l'intentionnalité
n'est pas seul mis en jeu. Legrady, par l'imbrication des histoires, établit
une sphère allégorique composée de vestiges et d'épisodes
narratifs dont la mutabilité et la signification coïncident avec
la contingence et la subjectivité. Sous cette éclairage, il
est intéressant de noter que Legrady cite la version cinématographique
de L'année dernière à Marienbad d'Alain Robbe-Grillet
comme « modèle de référence » pour Traces
glissantes. Les uvres de Robbe-Grillet évoquent des significations
bien plus qu'elles ne les révèlent dans ce que Legrady appelle
« un réarrangement du temps et de l'espace ». Cependant,
la structure sous-jacente de Traces glissantes repose aussi sur une
sorte de théorisation de la banque de données perçue
comme signification immanente. Et, dans cette alliance entre la question du
« méta » de l'information recherchable et l'élision
de la notion de signification unifiée, Traces glissantesrompt
avec les traditions cinématographiques de mise en scène et y
introduit un système extensible dans lequel la fermeture est impossible.
Jacques Derrida décrit son livre La carte postale comme une uvre
se situant entre « le principe du plaisir et l'histoire des télécommunications,
la carte postale et la lettre volée », et il suggère en
particulier une affinité avec l'objectif esquissé pour Traces
glissantes:
"Tous ces trajets transitionnels, transcriptifs, transpositionnels et
transgressifs, transréférentiels ouvrent le champ même
de la spéculation. C'est là qu'elle trouve sa possibilité
et son intérêt. Là, c'est-à-dire dans le trans
ou l'Über de la traduction (Übersetzung), de la surévaluation
(Überschatzung), de la métaphore ou du transfert (Übertragung)17.
Le plus intéressant, dans l'uvre de George Legrady, c'est la
volonté constante de situer la technologie dans l'évolution
des discours de représentation, de découvrir dans une image
de plus en plus fuyante non seulement l'écho d'une signification singulière
mais, en réalité, des déclics pour des associations en
cascades, de trouver dans la technologie plus qu'un moyen pratique d'emmagasiner
ou de transférer une information, mais la possibilité de produire
des jumelages remarquables. Oscillant entre les « souvenirs-écrans
» et les « moteurs associatifs », l'uvre de Legrady
fait entrer les utilisateurs dans un jeu délicat de mémoire
et de technologie.
|