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Notes et
dialogues sur l'archive anecdotée de George Legrady
Jean Gagnon
Conservateur associé, arts médiatiques
Musée des beaux-arts du Canada
Depuis quelques années, George Legrady a réalisé
plusieurs uvres interactives largement diffusées, maintes fois
montrées en Europe et en Amérique du Nord. Cette exposition présente
deux de ces uvres, dont la plus récente, Traces glissantes
(1996) et Une archive anecdotée de la guerre froide (1994) qui
nous occupera plus spécifiquement ici. Cette archive anecdotique demeure
exceptionnelle, par son caractère autobiographique, dans le corpus des
travaux de Legrady. Autobiographique, elle tient à la fois de l'intimité
du document familial et de l'anonymat des iconographies historiques. Les images
photographiques des années 1970 et 1980, au contraire, relèvent
de « l'image conceptuelle1 » qui, selon Bruce Ferguson, témoigne
du savoir de l'artiste et, reposant sur une part d'autoréflexivité
du médium, s'éloigne de tout « naturalisme » photographique
au point d'effleurer la destruction de l'image par le bruit, dans les images
des années 1980 traitées numériquement. Bien que personnelle,
l'archive comporte d'autres éléments iconographiques et des textes,
des thèmes et des rubriques, comme « Traverser la frontière
», « La mode Vogue et Sisley », « Vitrine d'un magasin
d'Europe de l'Est », « Timbres de l'ère spatiale »,
« Réalisme socialiste », « Coca Cola », «
Annonces télévisées pour la banque ». L'archive représente
ainsi autant d'images de la banalité médiatique, de l'Est et de
l'Ouest, par lesquelles chaque camp construit son horizon médiatique
et culturel, et constitue pour le sujet social et historique son horizon d'attente.
Le Plan et l'Archive
Regardons d'un peu plus près Une archive anecdotée
de la guerre froide, sous-titré Suivant le plan de l'ancien Hungarian
Workers' Movement (propagande) Museum Palace of Buda Castle, édifice
A, Budapest. Le plan de ce musée apparaît en fond sur l'écran
et servira de parcours au spectateur, les salles du musée correspondant
à des thèmes et rubriques. Le plan constitue la métaphore,
ou la métaphore de l'interface, selon l'expression même de Legrady.
Dans les crédits introductifs, un texte se superposant au plan du musée
renvoie à ceux dont l'histoire et l'identité ont été
configurés par les événements politiques de la guerre
froide. Le point de vue se révèle d'un coup; l'auteur (Legrady)
réfère ici à la situation même de la famille de
l'artiste (persona) qui a fui la Hongrie, après la révolte de
1956, pour s'établir à Montréal. Son histoire se tisse
dans la trame des images et objets de l'archive documentée. Suivre
le plan du musée ouvre dès lors plusieurs possibilités
de parcours. Et s'il est possible d'affirmer avec Pierre Lévy que les
médias interactifs nous convient à une lecture ouverte qui «
permet l'appropriation toujours singulière d'un navigateur2 »,
le dispositif de Legrady demeure l'intention d'un sujet, soit la personne
de l'auteur du moment, la persona de l'artiste relayée par d'autres
(père, mère, frère, tantes et oncles). Il s'agit toujours
d'un sujet en reconfiguration, ici impliquant des dimensions du récit
historique. L'affirmation de la lecture dans l'interactivité médiatique
doit aussi être pensée en termes d'intersubjectivité et
de dialogisme; le navigateur solitaire n'en sera toujours que plus singulier,
même s'il est moins seul.
Arrêtons-nous un instant à ce plan, non pour ce qu'il représente
mais pour son « statut » comme stratégie artistique. On
remarquera qu'au plan du musée que nous parcourons font écho
les cartes routières présentées dans « Traverser
la frontière », qui s'accompagne de récits d'expériences
douanières. Le plan du musée comme interface de l'archive anecdotique
devient en fin de compte parcours médiatique et, à ce titre,
on pourrait en voir déjà des manifestations dans la dérive
situationniste, avec ses cartes et ses relevés de parcours urbains,
ou dans la psychogéographie, pseudo-science des situationnistes3. Déjà
les situationnistes ont repris cette déambulation urbaine des surréalistes
parisiens qui recherchent une lecture de la ville et de l'environnement urbain,
et tentent une « science-fiction de l'urbanisme4», selon l'expression
d'Asger Jorn, tandis que Debord écrit de la dérive qu'elle est
une technique situationniste du passage hâtif à travers des ambiances
variées, et trouve son propre déterminisme et ses propres rapports
à la morphologie sociale5. Si j'évoque ainsi cette idée
de la dérive, c'est précisément parce que le plan du
musée, en tant que parcours, permet une dérive qui, comme la
dérive urbaine, génère des interactions constantes avec
un environnement iconographique et médiatique : des vitrines de magasins,
des pochettes de disques soviétiques, des magazines de modes de l'Est
et de l'Ouest, le signe universel de Coca Cola. À poursuivre cette
dérive, en traversant les frontières dans la section «
Traverser la frontière » ou en constatant les changements toponymiques
dans « Signalisation de rue à Budapest », nous comprenons
dans quelle mesure les territoires sont tracés d'histoires, qu'ils
en portent les traces, que les récits et les mots que l'on appose à
la topographie constituent de véritables horizons balisés. Être
de l'Est ou de l'Ouest, c'est être d'horizons différents, mais
cependant construits par les médias et la propagande médiatique,
qu'elle soit capitaliste ou communiste.
À cet égard, il serait bon de revoir le très beau et
court texte de Michel de Certeau, qui porte notamment sur le rapport des archives
à l'histoire. Car une archive change le rapport à un monde reçu
en vue d'un monde à faire. Mais de Certeau signale aussi que l'intervention
de l'ordinateur modifie cette fonction d'appropriation du passé qu'a
l'archive, car le programme reconnaît « des séries et non
[pas un] rapport à une "réalité" référentielle;
n'est objet de recherche que ce qui est construit avant la programmation».
De Certeau voit là ce qu'il appelle la perversion du temps qu'apporte
l'informatique qui, par son caractère formel, prédétermine
un produit à obtenir plutôt qu'une réinterprétation
du passé par une herméneutique des objets reçus du passé.
Mais cela serait poser une « vérité » historique
devenue incertaine avec le démantèlement des grands récits
fondateurs, la révolution et le marxisme notamment, et qui fait place
à cette condition postmoderne des codes7. L'archive de Legrady, anecdotique,
lui permet justement de ne pas prétendre à cette vérité-là
comme à une autre, outre qu'il nous faut bien voir dans son archive
la reconfiguration constante d'un sujet de l'histoire faufilé au travers
d'histoires et de récits.
Autobiographie et Histoire
Legrady a raison de qualifier son archive d'anecdotique,
et cette caractéristique lui permet de tisser ses trames narratives
entre les récits familiaux, privés, et les récits d'événements
historiques et publics. C'est ainsi qu'on lit dans cette archive que toute
famille possède ses événements cruciaux, qui prennent
des proportions mythiques; dans celle de l'artiste, il s'agit de la fuite
de Hongrie en novembre 1956. Dans la section « Récits de la fuite
», l'artiste a demandé aux membres de sa famille de dessiner
les événements marquants de ce périple qui les a menés
à Montréal. Les dessins souvent enfantins de souvenirs crus
deviennent ici part de l'anecdotique, qui est aussi position d'interlocution
où quelqu'un raconte une histoire, ou des histoires, à quelqu'un;
l'anecdote est souvent légère et sans importance : après
tout, il ne s'agit que d'un tournant décisif dans l'histoire de la
famille de l'artiste, mais il témoigne malgré tout de l'Histoire.
Ce ton anecdotique sied bien à cette uvre interactive, qui invite
le spectateur à une lecture dérivante tout en conjoignant l'histoire
et la vie personnelle avec ses contingences.
Autobiographie et Autoportrait
La question de savoir si l'archive anecdotique relève
de l'autobiographie ou de l'autoportrait mérite un peu de notre attention.
Elle se présente dans la mesure même où par ses rapports
à une lecture, l'uvre interactive et multimédia de Legrady
partage avec la littérature certains traits : l'utilisation de textes
présentés comme des journaux de voyage, des lettres, des témoignages
écrits ou filmés, faufilant ainsi des récits. Pourtant,
images, textes, paroles, mouvements, sons et musiques s'entrecroisent dans
une construction qui rappelle le montage au sens cinématographique,
même eisensteinien du terme. C'est pourquoi il est pertinent de revoir
les termes de la question en lisant le texte rigoureux de Raymond Bellour
sur les Autoportraits. Le débat s'y ouvre par la définition
littéraire de l'autobiographie que rapporte Bellour, qui la considère
impossible au cinéma. Toute la question tourne autour de l'expression
d'un sujet, donc d'une identité. Mais les moyens d'expression du cinéma
semblent moins propices que ceux du langage à dire « je ».
Parmi les difficultés du cinéma à se faire véritablement
autobiographique dit-on, il y a celle de l'équilibre entre «
la vérité documentaire et la fiction », entre «
l'enregistrement à l'état brut ou la réélaboration
de l'événement » (336) contrevenant au principe de «
la valeur de vérité (qui engage l'auteur à dire
vrai, tant au niveau de la véracité des sources qu'à
celui de la sincérité des intentions) » [335]; de plus,
le cinéma contreviendrait à « la valeur d'acte
» (335) qui a trait à la responsabilité de l'auteur censé
se raconter car, demande Bellour, « comment marquer dans une image,
plutôt que dans telle autre, non seulement sa sincérité,
mais son point de vue, sa subjectivité ? » (336); enfin «
la valeur d'identité (qui rassemble dans une seule et même
personne l'auteur, le narrateur et le protagoniste) » [335] manque au
cinéma parce que « là où le "je" qui
parle se confond presque naturellement dans le texte avec le "je"
dont il parle, il y a au cinéma une distance infranchissable entre
celui qui voit et celui qui est vu » (335336)8, entre la prégnance
de la présence dans l'image et l'incommensurable absence que comporte
l'image de cinéma.
Peut-être un peu pour se sortir de l'impasse
qu'il décrit, Bellour a recours à l'exemple du cinéma
expérimental et de l'art vidéo, Stan Brakhage autant que Bill
Viola, au « caractère troublant, et nouveau » (336337)
des séances de projection où les réalisateurs assistent
pour interagir avec le public. Mais pour nous, suivre cette voie serait glorifier
l'ego de l'artiste expressionniste, dans une sorte de solipsisme de
l'expression aristique. Bellour propose également de façon plus
fondamentale de s'en sortir en invoquant la notion d'autoportrait venant faire
concurrence à la première, la notion littéraire d'autobiographie.
Dans un langage familier à notre fin de siècle, il définit
l'autoportrait, à l'encontre de l'autobiographie, par l'absence de
récit suivi, par une narration au déploiement logique, par l'assemblage
ou le bricolage ordonné selon des rubriques thématiques. Il
conclut en soulignant que « l'autoportrait se situe ainsi du côté
de l'analogie, du métaphorique et du poétique plus que du narratif
» (341). Cela semblerait à première vue bien définir
l'archive anecdotique de Legrady dans une formulation proche du discours de
l'artiste sur son uvre, dont nous reparlerons par ailleurs. À
la fin de la troisième partie de son très long article, qui
porte spécifiquement sur l'autoportrait, Bellour oscille encore entre
l'autoportrait et l'autobiographie et ne peut que constater la contamination
de l'un par l'autre, entre une attitude héritée de la critique
« romantico-positiviste [et celle héritée de] la critique
moderne » (336, 337, 341, 343)9.
Il parle enfin, et cela nous convient mieux eu égard
à l'archive anecdotique de Legrady, de la recomposition d'une vie (même
si l'auteur ne le fait pas explicitement), et de l'uvre devenant l'expression
d'une subjectivité en constante quête de sa nature propre, au
travers même de « la puissance de l'impersonnel » (343)10
dont l'archive est un dépositaire structuré. Ainsi, la question
de départ se déplace en partie vers le lecteur ou le spectateur
qui doit désormais produire chaque fois l'uvre de façon
singulière. Le problème est ainsi déporté du côté
d'une esthétique de la réception.
Encore que nous voudrions préciser en quoi Legrady voyage entre autobiographie
et autoportrait. Bellour prend la peine de spécifier qu'il y a «
un moment où [l'uvre] se trouve comme éclairée
de l'intérieur par ce "nouveau signe de la valeur" que Lacan
a si bien discerné dans ce qu'il appelait les "petits papiers"
(lettres, journaux, carnets)11 » [343].
En effet, l'archive anecdotique présente de tels « petits papiers
» personnels constitutifs d'une mémoire singulière bien
que remodulée à chaque lecture, l'artiste allant même
jusqu'à montrer d'anciens passeports hongrois des années 1950
ou encore des documents d'immigration canadiens; en même temps, d'autres
documents sont des documents iconographiques de l'espace public, marqués
de l'histoire des grands régimes politiques et de leur incarnation
dans ce qu'Althusser appelait les appareils idéologiques d'État,
et que nous appellerons plus simplement un complexe techno-médiatique.
C'est par sa connexion à l'histoire, par laquelle des récits
prennent forme, que l'archive anecdotique est autobiographique, dans la confrontation
du sujet en reconfiguration dans les récits avec ce que Bellour nomme
la puissance de l'impersonnel. Ce processus de récollection est dans
sa forme d'interaction similaire à la définition de l'autoportrait
de Bellour; il présente pourtant une subjectivité configurante
à l'uvre dans le travail de l'identité livrée aux
récits, une identité elle-même aux prises avec l'horizon
médiatique des perceptions, des valeurs et des symboles.
Métaphore, Interface, Récits
Dans le discours que tient l'artiste sur ses uvres
interactives, la chose notable réside dans une sorte de glissement,
de déplacement de sens entre divers modes qui rendent compte de l'interactivité.
Dans un texte délivré lors du colloque ISEA '95 à
Montréal, il déclarait qu'en « connaissant "l'histoire"
ou la métaphore, quelqu'un peut avec succès naviguer et s'y
retrouver en ayant accès à l'information ». Mais, demanderons-nous,
quel est le rapport entre une histoire et une métaphore ? Dans un texte
publié lors de l'exposition Les hypermédias à Paris,
Legrady pousse encore plus loin cette sorte de glissement sémantique
en parlant de « l'interface comme métaphore », insistant
sur le « comme si » de la métaphore12. Ces glissements
se comprennent dans la mesure où l'interface entre l'humain et le dispositif
multimedia est une forme cognitive hautement symbolique qui ouvre les possibilités
de voyagement au gré des interrelations des éléments
de la base de données. On a peine alors à désigner ce
type de relation entre des modèles relationels imposés par le
logiciel et les structures de la base de donnée, et l'ouverture d'un
système. C'est pourquoi l'artiste doit, au niveau même du système,
s'imposer les limites d'une structure symbolique, qu'il appelle parfois la
métaphore de l'interface dans une formule un peu redondante, mais qui
concerne avant tout la nécessité de la narration et de récits
et, s'il parle de sa vie, de son histoire en rapport avec l'Histoire. Il lui
faut par là un moyen de translation permettant de passer par divers
niveaux de possibilités, ceux de la technologie, de la réalité
historique et du récit historique. Nous reviendrons sur la question
cruciale du récit historique dans cette uvre.
Shifters et Métaphore
Afin d'échapper à ces glissements de sens, nous proposons d'emprunter
à Roland Barthes sa notion de shifter, terme qui tient lieu de titre
à l'un des plus importants vidéogrammes du vidéaste d'origine
chilienne Juan Downey. La référence à Barthes n'a rien
d'incongru dans la mesure où elle est appliquée à un
photographe et à un artiste s'en réclamant parfois, et jouant
depuis longtemps des textes et des images « à la Barthes ».
Mais de façon plus approfondie, le shifter permet de rendre compte
de cette nécessaire translation entre le niveau technologique, celui
de la réalité historique et celui du récit historique.
C'est dans Système de la mode que sont définis les shifters,
suivant trois structures différentes qui n'opèrent pas selon
le même régime. Ainsi, paraphrasant Barthes, nous dirons que
les interfaces interactives reposent sur une activité de transformation,
et qu'il y a passage de la structure technologique aux structures iconique
et verbale. « Or, poursuit Barthes, s'agissant de structures, ce passage
ne peut-être que discontinu. » Une base de données ou des
données numériques ne peuvent être transformées
en représentation « qu'au moyen de certains opérateurs,
que l'on pourrait appeler des shifters, puisqu'ils servent à transposer
une structure dans une autre, à passer, si l'on veut, d'un code à
un autre code13. » Au « patron
de couture » du système de la mode correspond dans l'interface
le programme et la structure relationnelle de la base de donnée. Ainsi,
dans l'archive anecdotique, le premier shifter est le plan du musée
qui permet de symboliser la structure d'accès à la base de données.
"Nous aimerions ici rappeler la définition de la métaphore
que donnait en 1964, dans son style à la fois savant et aphoristique,
Marshal McLuhan dans son ouvrage Pour comprendre les médias,
si fortement marqué par l'intuition que les médias électroniques,
et les ordinateurs tout particulièrement, permettent cette translation
d'une structure en une autre: Le mot « métaphore » vient
des mots grecs meta et pherein, trans-poser ou transporter. Notre propos,
c'est le transport de biens et d'information, sous toutes ses formes, qu'il
s'agisse de métaphore ou d'échange. Toute forme de transport
non seulement transporte, mais traduit et transforme l'expéditeur,
le message et le destinataire. L'usage de n'importe quel médium ou
prolongement de l'homme modifie les modèles d'interdépendance
des hommes, tout comme il modifie les rapports entre nos sens14."
Par ces transports de la métaphore, l'interface
interactive ne se définit plus seulement dans les termes structuraux
que relevait Barthes, mais aussi dans l'interaction entre les sens au fil
des images, des sons et des textes. L'interface interactive dans ses fonctions
symboliques permet donc aussi les transports des sens qui relèvent
ultimement d'une herméneutique interprétative cherchant à
faire sens de la disparité des choses, des événements,
des actions et passions humaines.
Les Récits dans l'Archive Interactive<
L'intention de l'artiste est claire, l'interface sous
la forme du plan du musée permet au narrateur d'entrer en contact avec
l'Histoire. Pour lui « la thèse des archives, à savoir
[...] inscrire son histoire personnelle dans l'Histoire, c'est nier que cette
dernière soit unifiée mais admettre qu'elle est la somme de
récits épars qui se contredisent et se réfutent les uns
les autres15. » Bien qu'il resterait à réaliser une étude
narratologique précise des positions narratives d'une telle uvre,
l'important tient ici à la nécessité du récit
dans cette tâche de penser l'Histoire et le sujet de l'Histoire. En
fait, tout ce que dit Legrady n'est pas très éloigné
de ce que Ricur considère la base de toute mimésis narrative,
c'est-à-dire la faculté de prendre des événements
discontinus et disparates pour les comprendre dans la continuité d'un
récit16. Dans toute position narrative, nous devons reconnaître
l'action d'une instance qui recueille faits et données, une instance
de concordance comprenant la discordance par quoi le monde des actions et
des passions humaines permet aux récits de se mouvoir et d'émouvoir.
Legrady signale que son archive, par « l'amalgame d'éléments
hétéroclites [...] matérialise une narration et une biographie
en un temps et un lieu identifiables17. » Alors que les débats
contemporains font grand cas de l'identité en rapport à ses
déplacements (displacement), le sujet toujours en reconfiguration
n'en a pas fini avec l'identité, avec l'identifiable. De même,
l'Histoire ne peut être simplement évacuée lorsqu'elle
est rendue plurielle par des histoires, et l'archive anecdotée nous
invite plutôt à entrevoir les interactions existant entre le
sujet en quête d'une identité sans doute toujours mouvante et
l'Histoire qui se fait jour au travers de récits.
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